Opus 49 : Nocturnes de Clairvaux

 

 

Nocturnes de Clairvaux

CM, SMATBnB, Textes en français. 20 mn. Facile à moyen .

 

1ère partie créée le dimanche 28 septembre 2008,

dans le cadre du Festival Ombres et Lumières à Clairvaux,

chœur de chambre Mikrokosmos, direction Loïc Pierre.

 

Pour écouter des extraits :

Ouverture

Eric
Régis

Dumè

Ilich

Franck

Franck

 

 Pour télécharger la partition : cliquer ici

 

Création intégrale le dimanche 27 septembre 2009,

dans le cadre du Festival Ombres et Lumières à Clairvaux,

chœur de chambre Les cris de Paris, direction Geoffroy Jourdain

 

Après les 10 miniatures de "Paroles contre l'oubli", pour ceux qui souhaitent encore approfondir l’expérience, les Nocturnes (1ère partie, 2èmes partie, final) sont une véritable immersion dans ces autres mondes, parallèles au nôtre, prison, abbaye. Et surtout, dans un autre temps.En effet, c’est dans la trame musicale elle-même que j’ai tenté de restituer ce temps carcéral, si particulier, dont parlent tous les enfermés. C’est dire si cette contrainte m’entraînait d’entrée de jeu vers une œuvre de dimension symphonique, comme il en existe peu dans le répertoire vocal a cappella, puisqu’il est quasiment impossible à un chœur, même très aguerri, de garder intact le diapason sur une telle durée (entre 40 et 45 minutes selon l’interprétation) avec de tels contrastes de langage. Tout est fait ici pour que l’auditeur n’en sorte pas indemne. Au début, une série chantée à nu, avec le plus long temps de tenue possible sur chacune des douze notes, constitue déjà pour les habitués du zapping, une barrière quasi infranchissable. Il faut pourtant surmonter cette première épreuve pour continuer la traversée. Par un minutieux montage des textes, j’ai tenté d’établir un cheminement dramatique, un parcours traversant toutes sortes d’écritures chorales, parfois plus bruitistes que musicales, avec des verrous et une plaque de tôle fabriqués par les services techniques de la prison. Une mise en espace suggérant l’enfermement : disposés autour du public, quatre murs de chanteurs, ceux-ci actionnant eux-mêmes les verrous à des moments clé de l’œuvre ( !), le bruit de pas d’un gardien suggéré par des coups frappés sur la plaque de tôle, renforcent le sentiment d’une expérience singulière, mais difficile à restituer dans un enregistrement. Des échanges avec les détenus ressortait aussi l’importance donnée au lieu, à ceux qui l’avaient habité autrefois. Avant même la rencontre avec les moines de Cîteaux, je dirais qu’ils étaient présents dans nos conversations à Clairvaux, et l’échange épistolaire entre Pierrot et frère Luc en est la marque la plus émouvante. C’est la raison pour laquelle j’ai composé une mélodie d’antienne dans le style grégorien, qui revient plusieurs fois dans les deux Nocturnes, et mis en regard deux de leurs textes pour le final. Le fait aussi, étonnant, d’avoir le même nombre d’inscrits des deux côtés (5 auteurs détenus, 5 auteurs moines), que j’ai traduit musicalement en écrivant le second Nocturne comme si l’on inversait le temps du premier. Du côté des moines, j’ai pratiqué plus souvent la superposition de textes, et privilégié les interrogations mystiques, ne laissant place à la lumière, fugitive, que dans le final et la réponse de Luc à Pierrot. On retrouve pour cette dernière partie une mise en espace des chanteurs, mais en étoile : 2 triangles inversés, ayant chacun à leur pointe un trio de chanteurs ou de chanteuses, canon entre les trois groupes, tournant dans un sens pour les voix d’hommes et dans l’autre pour les voix de femmes, avec un septième groupe délocalisé, invisible et lointain, prononçant les mots que frère Luc prête à la « Nuit du cœur ». Encore une écriture qui échappe à l’enregistrement discographique ... 

 

 

Présentation de l’œuvre

Porter avec soi des textes qui disent des expériences de vie, de surcroît très éloignées de celle que l’on vit soi-même, oblige au plus grand respect, et même, à la prudence : être dans l’ « aller-vers-l’autre », et plus encore, l’ « aller-vers-la-vérité-de-la-rencontre-avec-l’autre ». En ce qui me concerne, il fallait d’abord veiller au geste de la transmission. Sortir le témoignage recueilli dans les murs, lui faire franchir les distances qui sont en nous, plus fortes que le béton ou l’acier. Et choisir le médium qui, dans le cadre de mon métier de compositeur consacré au chant choral, est le plus proche des gens : celui du chœur dit « amateur », au sens noble du terme : celles et ceux qui pratiquent le chant en commun pour le seul plaisir d’être ensemble, dans le partage. Et c’est justement ce partage qui me semble indispensable ici, pour que ces paroles, précieuses, aillent le plus loin possible de Clairvaux.  Donc, pas de chanteurs virtuoses, pas d’écoutants initiés, mais la multitude, les citoyennes et citoyens de ce pays, qui ont à vivre ici une chose essentielle de notre démocratie, à savoir, ce qui en est la conséquence ultime, et au sein même de cette conséquence, la part de ténèbres, puisque l’ignorance – ou l’oubli – font suite, la plupart du temps, à l’énonciation de la Loi. Par le chant, ils auront la possiblité de s’en approcher eux-mêmes, plus près encore que s’ils étaient dans le public.

Ce choix m’a tout de suite orienté vers une écriture simple, bien que j’aie en cours de route utilisé des moyens qui demandent un chœur amateur expérimenté, et bien conduit. Par ailleurs, la composition a commencé par le livret, en quelque sorte, puisque j’ai opté pour une forme qui intègre les différents textes sans interruption. Avec l’autorisation des détenus, j’ai pratiqué plusieurs coupures dans leurs textes, pour des raisons quantitatives plus que qualitatives ; j’ai choisi celui de Régis comme fil conducteur : je le fais donc revenir entre chaque poème, focalisant ainsi le public sur les questions qu’il se pose, et nous pose :
« Qui es-tu ? Que veux-tu ? Où vas-tu ? … » J’ai composé une série de douze sons, utilisée toujours de la même manière, par mouvement droit, dans toutes les transpositions possibles, comme une contrainte lancinante. De nombreux réservoirs, allant de la voix parlée, chuchotée, criée, jusqu’aux différentes techniques du chant, parsèment l’œuvre. Deux récitants parmi les choristes, une alto et un baryton, interviennent dans les moments de tension, notamment sur le texte très singulier d’Ilich. Le langage harmonique se fait tonal autant qu’atonal, les lignes peuvent être aussi bien brisées que fluides, des indications de gestes ou de mise en espace doivent être prises en compte : disposition en carré autour du public à la manière d’une cellule, en mur séparant deux solistes et les obligeant à se parler à distance, mouvement giratoire autour du public évoquant la marche imperturbable du temps (« Hier ne compte plus… »)… Une plaque de tôle et quatre verrous appartenant à la prison, adaptés à notre demande par les services techniques, complètent l’écriture sonore et contribuent à créer chez les spectateurs, par moments, un sentiment de malaise, puis, nous l’espérons, d’empathie, afin qu’une prise de conscience intervienne. Le texte de Régis faisant allusion, vers la fin, aux moines de l’ancienne Abbaye, j’ai créé une hymne à partir du texte en latin du Psaume 137, pour incarner cette présence qu’il convoque : « Cherche celui qui en humanité resplendit… le jour réveille l’Abbaye. Miracle né de la tragédie… ». Le texte de ce Psaume évoque la déportation à Babylone, et traduit de manière frappante le sentiment des détenus : « Au bord des fleuves de Babylone, nous étions assis et pleurions, nous souvenant de Sion ». Pour conclure la première partie des Nocturnes de Clairvaux, ces paroles de Franck se sont très vite imposées, avec l’aval de tous ses collègues : « À mes aïeux, leurs armes, aux sens du monde en larmes et siècles contentieux ».

Toute l’œuvre ne pouvant être restituée ici, par suite des nombreux incidents de la prise de son, bruits de pages que l’on tourne, piétinements sur le sol encore en travaux du dortoir de l’Abbaye, etc., les extraits ont été choisis en fonction de leur netteté acoustique.

 

 
< Précédent   Suivant >