Opus 20 : Jiv

 

 

Jiv

Dano mne telo
Intermède I
Ne gavari nikamu
Koljut resnicy
Za gremucuju doblestc
Intermède II
Tvaim uzkim plecams

CM, SMATBnB, SMATBnB solos. 19 mn. Difficile.
Textes en russe d'Ossip Mandelstam.

Commande de la Cité de la Musique, et du jeune Chœur de Paris,
création en janvier 2003, Jeune Chœur de Paris,
direction Laurence Equilbey et Geoffroy Jourdain,
église des Blancs-Manteaux.
(Voir le CD Psalm

 
Pour écouter des extraits :

 
 
 
 

Ossip Mandelstam est né à Varsovie en 1891, peu de temps avant que ses parents ne s’installent à Saint-Pétersbourg. Entre 1907 et 1910, il effectue des séjours en France, en Suisse et en Italie. Il rencontre, à son retour en Russie, les poètes Nicolas Goumilev et Anna Akhmatova,  avec lesquels il fonde la Guilde des poètes en 1912. Un an plus tard, Mandelstam publie un premier recueil, La Pierre, qui reçoit un accueil très favorable de la critique. Tristia, son deuxième recueil, paraît en 1922. Dans les années qui suivent, Mandelstam est contraint à des activités diverses pour gagner sa vie, notamment de critique littéraire et de traducteur ; fidèle à son idéal de « poésie civique », il est l’auteur de plusieurs poèmes satiriques sur Staline.

Arrêté le 13 mai 1934 et relâché après quinze jours de traitements dégradants, assigné à résidence à Voronèje, dans le Sud de la Russie, pour trois années, libéré puis de nouveau arrêté le 12 mai 1938, il est alors déporté vers les camps de rééducation par le travail de la presqu' île de Kolyma. Il meurt durant le voyage, au mois de décembre 1938, dans un camp de triage près de Vladivostock.

Les textes que j'ai réunis pour Jiv reconstituent la trajectoire de sa vie en trois épisodes : l'adolescence, la résistance et les années passées dans les Goulags, puis la mort. Destinée à prendre place dans un cycle de commandes intitulé « Nouvelles populaires », cette œuvre a été pour moi l’occasion d’approfondir encore mon expérience de l’écriture mélodique, dans le même esprit que le blues ou le choral de Dark like me, en faisant appel à de nombreuses voix solistes, tandis que les passages où le chœur tout entier dit le texte sont assez rares : j’ai plutôt recherché pour le choeur des effets de masse orchestrale, par la multiplication des plans sonores et l’usage d’une tessiture élargie (sifflements), ce qui renforce la tension dramatique et donne aux évocations poétiques une présence presque visuelle. Plus qu’ailleurs, j’ai travaillé sur ce qu’on pourrait appeler « l’incarnation du texte », c’est à dire la manière de le faire passer d’une voix soliste à l’autre, d’une voix d’homme à une voix de femme (alors que c’est le poète seul qui parle à l’origine), d’un soliste au chœur entier, etc. Par exemple, j’ai conservé le « je » du poète au commencement dans son individualité (solo de baryton, « Un corps m’est échu… »), et l’ai rendu collectif à la fin de la première partie (« Que l’instant s’envole… »), comme si la conscience précoce de la fragilité de l’existence - à l’époque où il écrivit ce poème, Mandelstam avait dix-huit ans – n’appartenait d’abord qu’au seul narrateur, et se propageait ensuite à tout le groupe de manière prémonitoire. C’est dans cet esprit que j’ai choisi de confier à l’alto solo le début du deuxième texte, « Plus doux que le doux, ton visage, plus blanc que le blanc, ta main », afin de suggérer à la fois la présence d’une compagne et celle de la mort, par la pâleur de cette main dont il est pourtant dit que « les doigts ne se refroidissent pas », tandis que les hommes, à l’unisson et comme amplifiant la voix du poète, semblent déjà ne plus rien voir que le brouillard (« tu es si loin…le lointain de tes yeux »). Dans la deuxième partie, le poignant poème sur l’oubli « A nul, ne dis jamais rien… » est confié aux voix d’alto. Il semble ainsi provenir de sa femme Nadedja, dont la tendre invite est parfaitement lucide : Nadedja sait mieux que personne à quel point le poète est engagé dans sa vocation de témoin, qu’il suivra de fait jusqu’au martyre, tandis qu’elle-même lutte quotidiennement contre l’oubli, apprenant par cœur les œuvres de son compagnon pour qu’elles échappent à la fureur destructrice du pouvoir soviétique. Dans ce long parcours temporel, la voix du narrateur peu à peu vieillit, devenant basse dans la chanson du bagnard (« Cils brûlants… »). Après l’extraordinaire poème de résistance « Pour les siècles futurs », où l’on entend que la Sibérie est une « chaude pelisse » en comparaison de l’univers concentrationnaire, Mandelstam ne reprend la parole qu’à la fin de la troisième partie,  pour conclure dans l’extrême grave : « …pour toi, cierge noir il me faudra brûler, mais sans pouvoir prier. »

Toute la thématique de l’œuvre se développe autour de l’intervalle de tierce mineure, soit par mouvement chromatique descendant, soit par saut ascendant, sauf la dernière mélodie qui, par sa courbe constamment descendante, exprime la terrible résignation du dernier poème. Cette longue suite chorale comporte deux intermèdes, écrits sans aucun texte, le second étant le miroir du premier, tant au plan narratif – voix féminines d’un côté, exprimant la solitude de Nadedja, et voix masculines de l’autre, exprimant la solitude de Mandelstam – que dans l’écriture musicale,  par le jeu du renversement des intervalles.  

 

 
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