Opus 22 : Nächtlich geschürzt, Auge der Zeit

 

 

Numéro 1 : Nächtlich geschürzt

2ème partie d’ Über dem Dorn

Pour écouter un extrait :

 

pour choeur mixte, sur un texte en allemand de Paul Celan,

CC, SMATBB, SMA solos. Texte en allemand. 5 mn. Difficile.

 

Numéro 2 : Auge der Zeit

3ème partie d’ Über dem Dorn

Pour écouter un extrait :
 

pour choeur mixte, sur un texte en allemand de Paul Celan,

CC, SMATBnB, SMATBnB solos. Textes en allemand. 4 mn. Difficile.

 

Commande de l'Abbaye de Noirlac,

27 07 2003, Jeune Choeur de Paris, Les Cris de Paris,

direction Laurence Equilbey et Geoffroy Jourdain,

Abbaye de Noirlac, Rencontres Internationales d'Art Vocal.

(Voir le CD Psalm)

 

Paul Celan est né en 1920 à Czernowitz en Bucovine, ancienne province de l’empire austro-hongrois

devenue roumaine après la Première Guerre mondiale. Il subit les persécutions nazies durant la Seconde Guerre :

ses parents périssent dans un camp de concentration, et lui-même est interné dans un camp de travail

en Roumanie. Il publie ses premiers poèmes en 1947, séjourne quelques mois à Vienne avant de s’installer

à Paris en 1948. Traducteur de nombreux poètes (Mandelstam, Ungaretti, Char, Valéry…) il est l’auteur de

Mohn und Gedächtnis, Von Schwelle zu Schwelle, Sprachgitter, Die Niemandsrose, Atemwende , Fadensonnen,

Lichtzwang, Schneepart. Il s'est suicidé en 1970.

J'ai découvert Psalm à travers l'analyse que lui a consacrée Martine Broda. Celle-ci établit notamment

un rapprochement avec le psaume 103 (102) de la Bible, ce qui m'a donné l'idée de former un contrepoint

avec ces deux textes, en mettant l'accent sur le contraste entre la foi exprimée dans les versets bibliques

- confiance en un Dieu tout-puissant et miséricordieux - et le désespoir de Celan : Dieu est Personne,

en l'homme l'humanité a été détruite, il n'existe (et n'existera plus) aucune force capable d'une nouvelle Genèse.

J’ai rendu ce contraste plus radical en faisant réciter le psaume biblique en latin et à voix basse, à la façon d’un

dialogue responsorial, ce qui évoque l’attitude de repli sur soi - presque d’indifférence – des autorités chrétiennes

à l’égard de la communauté juive durant la Seconde Guerre mondiale, surtout lorsque cet effet apparaît

en contrepoint du texte de Celan chanté à pleine voix (mesures 52 à 66). Le matériau thématique, très simple,

se résume à un mouvement de chromatisme retourné, comme B.A.C.H. sans le C (si bémol, la, si bécarre),

conservé tel quel dans sa brièveté ou développé en marche mélodique. À l’instigation de Laurence Equilbey et

Geoffroy Jourdain, j’ai par la suite ajouté deux parties à Psalm, en donnant à l’ensemble une forme de triptyque.

En effet, le texte de Psalm réapparaît dans Auge der Zeit, pris à son tour dans une récitation à voix basse,

à l’instar du psaume 103 de la première partie, mais pour des raisons bien différentes : il s’agit ici de suggérer

l’enfermement dû au désespoir - celui de Celan le conduira au suicide - alors que, comme il l’écrit lui-même :

« Le monde se réchauffe, et les morts bourgeonnent et fleurissent. » Après l’évocation d’un monde pétrifié

dans le poème central, je souhaitais rendre perceptible l’idée de ce réchauffement après la mort, de l’état

de cadavre à celui de fleur, en exploitant le parallèle entre les deux textes : Psalm contient plusieurs termes

désignant des parties de la fleur, Auge der Zeit plusieurs termes désignant des parties de l’oeil (et Nächtlich

geschürzt parle des « lèvres des fleurs »). En ce qui concerne ces dernières, j’ai remarqué que l’élision du mot

« Auge » était possible (Celan pour sa part y a systématiquement recours) : « Augenbraue », ou « Braue »

tout seul (sourcil), « Augenlid », ou « Lid » (paupière), « Augenwimper » ou « Wimper » (cil).

Jouant sur la construction singulière de la langue allemande, j’ai alors placé en fond sonore de l’œuvre

un continuo qui donne à entendre les deux mots-clef, « Augen » (des yeux) et « Blumen » (des fleurs) pour

que certaines occurrences de ces mots tombent à des endroits où ils interfèrent sur le sens premier du texte :

ainsi par exemple, si un « Augen » arrive juste avant « Stern », « la prunelle aveugle… » résonne en même temps

que « l’étoile aveugle... ». De même, si un « Blumen » précède le « Staub » de Psalm, alors notre poussière est

aussi pollen. Ce jeu sémantique annonce progressivement le final, où la reprise du début se fait d’abord sur le seul

« Blumen », puis, après quelques mesures d’attente, agrège à ce mot tous les termes qui se rapportent

au visage :« Blumenbrauen, Blumenlider, Blumentränen, Blumenwimpern, Blumenlippen », soutenant le poème

pour conclure, non sur un registre tendre ou mystique, mais plutôt, dans une dynamique extrême, sur celui

de la lutte de la vie pour elle-même. 

 

 

 
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