Opus 14 : Psalm (Über dem Dorn)

 

 

Psalm

1ère partie du triptyque Über dem Dorn

CC, SMATBnB, SMATBnB solos. Textes en allemand et en latin. 6 mn. Difficile.

 

pour chœur mixte,

sur un texte en allemand de Paul Celan (Psalm),

et un texte en latin extrait de la Bible (psaume 102).

 

Commande du Jeune Choeur de Paris,

28 03 2001, Jeune Chœur de Paris, direction L.Equilbey,

Paris, église des Blancs-Manteaux.

(Voir le CD Psalm

 

Pour écouter un extrait :

 

Paul Celan est né en 1920 à Czernowitz en Bucovine, ancienne province de l’empire austro-hongrois devenue roumaine après la Première Guerre mondiale. Il subit les persécutions nazies durant la Seconde Guerre : ses parents périssent dans un camp de concentration, et lui-même est interné dans un camp de travail en Roumanie. Il publie ses premiers poèmes en 1947, séjourne quelques mois à Vienne avant de s’installer à Paris en 1948. Traducteur de nombreux poètes (Mandelstam, Ungaretti, Char, Valéry…) il est l’auteur de Mohn und Gedächtnis, Von Schwelle zu Schwelle, Sprachgitter, Die Niemandsrose, Atemwende , Fadensonnen, Lichtzwang, Schneepart. Il s'est suicidé en 1970.

J'ai découvert Psalm à travers l'analyse que lui a consacrée Martine Broda. Celle-ci établit notamment un rapprochement avec le psaume 103 (102) de la Bible, ce qui m'a donné l'idée de former un contrepoint avec ces deux textes, en mettant l'accent sur le contraste entre la foi exprimée dans les versets bibliques - confiance en un Dieu tout-puissant et miséricordieux - et le désespoir de Celan : Dieu est Personne, en l'homme l'humanité a été détruite, il n'existe (et n'existera plus) aucune force capable d'une nouvelle Genèse.

J’ai rendu ce contraste plus radical en faisant réciter le psaume biblique en latin et à voix basse, à la façon d’un dialogue responsorial, ce qui évoque l’attitude de repli sur soi - presque d’indifférence – des autorités chrétiennes à l’égard de la communauté juive durant la Seconde Guerre mondiale, surtout lorsque cet effet apparaît en contrepoint du texte de Celan chanté à pleine voix (mesures 52 à 66). Le matériau thématique, très simple, se résume à un mouvement de chromatisme retourné, comme B.A.C.H. sans le C (si bémol, la, si bécarre), conservé tel quel dans sa brièveté ou développé en marche mélodique. À l’instigation de Laurence Equilbey et Geoffroy Jourdain, j’ai par la suite ajouté deux parties à Psalm, en donnant à l’ensemble une forme de triptyque.

En effet, le texte de Psalm réapparaît dans Auge der Zeit, pris à son tour dans une récitation à voix basse, à l’instar du psaume 103 de la première partie, mais pour des raisons bien différentes : il s’agit ici de suggérer l’enfermement dû au désespoir - celui de Celan le conduira au suicide - alors que, comme il l’écrit lui-même : « Le monde se réchauffe, et les morts bourgeonnent et fleurissent. » Après l’évocation d’un monde pétrifié dans le poème central, je souhaitais rendre perceptible l’idée de ce réchauffement après la mort, de l’état de cadavre à celui de fleur, en exploitant le parallèle entre les deux textes : Psalm contient plusieurs termes désignant des parties de la fleur, Auge der Zeit plusieurs termes désignant des parties de l’oeil (et Nächtlich geschürzt parle des « lèvres des fleurs »). En ce qui concerne ces dernières, j’ai remarqué que l’élision du mot « Auge » était possible (Celan pour sa part y a systématiquement recours) : « Augenbraue », ou « Braue » tout seul (sourcil), « Augenlid », ou « Lid » (paupière), « Augenwimper » ou « Wimper » (cil).

Jouant sur la construction singulière de la langue allemande, j’ai alors placé en fond sonore de l’œuvre un continuo qui donne à entendre les deux mots-clef, « Augen » (des yeux) et « Blumen » (des fleurs) pour que certaines occurrences de ces mots tombent à des endroits où ils interfèrent sur le sens premier du texte : ainsi par exemple, si un « Augen » arrive juste avant « Stern », « la prunelle aveugle… » résonne en même temps que « l’étoile aveugle... ». De même, si un « Blumen » précède le « Staub » de Psalm, alors notre poussière est aussi pollen. Ce jeu sémantique annonce progressivement le final, où la reprise du début se fait d’abord sur le seul « Blumen », puis, après quelques mesures d’attente, agrège à ce mot tous les termes qui se rapportent au visage :« Blumenbrauen, Blumenlider, Blumentränen, Blumenwimpern, Blumenlippen », soutenant le poème pour conclure, non sur un registre tendre ou mystique, mais plutôt, dans une dynamique extrême, sur celui de la lutte de la vie pour elle-même.  

 
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